mardi 4 mars 2008
Aventures d'un gourmand vagabond
A l'échelle du temps géologique, tous les humains actuellement présents sur Terre seront morts dans quelques millisecondes. Quel tribut! C'est seulement par un usage diligent du sexe et, vous l'avez deviné, de la nourriture que nous survivons à cette hécatombe foudroyante, propulsant nos infimes "Je suis" à travers l'obscurité muette de vingt milliards d'années d'histoire cosmique. A chaque coup d'oeil lancé vers des formes rebondies, à chaque bouchée savoureuse, vous dites à une pierre d'aller se faire voir, vous affirmez à une montagne que vous êtes bien vivant, à une étoile que vous existez toujours.
Extrait d'un délicieux et poétique recueil d'articles associant toutes mes passions: la nourriture, la lecture, la politique, l'observation des oiseaux, (entre autres): Aventures d'un gourmand vagabond, du grand Jim Harrison.
lundi 4 février 2008
De mal en pis
Extrait de la bande-dessinée De mal en pis, d'Alex Robinson, 2001, qui a nourri un débat houleux au sein de mon couple (seul point d'accord: cette bédé est globalement naze).
mardi 27 novembre 2007
La route de Los Angeles
Le lendemain, je suis arrivé de bonne heure: à neuf heures pile. Catherine d'Aragon, une femme merveilleuse, la Reine d'Angleterre, la compagne de lit d'Henry VIII-cela, je le savais déjà. Sans nul doute, Miss Hopkins avait découvert dans ce livre la vie intime de Catherine et d'Henry. Ces passages traitant de l'amour- ont-ils ravi Miss Hopkins? Son dos a-t-il frissonné? A-t-elle respiré plus fort, sa poitrine s'est-elle gonflée, une mystérieuse démangeaison a-t-elle agacé ses doigts? Bien sûr que oui, et qui sait? Elle a peut-être même hurlé de joie et senti un étrange bouleversement au tréfonds de son être, l'appel de la féminité. Oui, aucun doute là-dessus. Quelle merveille, quelle beauté à méditer longuement. J'ai donc tendu le bras vers le livre, puis je l'ai pris à deux mains. Voilà! Dire qu'hier seulement elle l'avait tenu entre ses doigts chauds, et qu'aujourd'hui il était mien. Merveilleux. Un acte du destin. Un miracle de succession. Quand nous serons mariés, j'en parlerai à Miss Hopkins. Nous serons allongés nus au lit, j'embrasserai ses lèvres, j'aurai un léger rire de triomphe et je lui dirai que j'ai vraiment commencé de l'aimer le jour où je l'ai vue lire certain livre. Et je rirai encore, mes dents blanches scintilleront, mes yeux noirs romantiques jetteront des éclairs, et je lui avouerai enfin la vérité de mon éternel et brûlant amour. Alors elle se serrera contre moi, ses beaux seins plantureux et blancs toucheront mon buste, et les larmes ruisselleront sur son visage tandis que je l'emporterai sur d'interminables vagues d'extase.
Quelle journée!
Extrait du premier opus secret de ce cinglé d'Arthuro Bandini, La Route de Los Angeles, de John Fante (prononcez "fane'té"), 1933. Quel homme!
mardi 16 octobre 2007
Le jour avant le lendemain
Oui, elle était vraiment une vieille femme gâtée. Elle avait eu des enfants et une longue vie sans maladie. Parfois elle avait éprouvé de la fatigue, bien sûr, mais jamais elle n'avait été possédée par le mal. Une seule fois, elle avait senti que son âme était en train de quitter son corps. Cela était arrivé quand elle avait donné naissance à son second enfant. Un petit être malingre qui refusait de téter l'abondance de ses seins. Comme l'enfant n'arrivait pas à les vider, elle avait ressenti de la fièvre et une grande faiblesse et avait dû rester sur la couche, incapable de travailler.
Alors Attungak était allé chercher le cousin de son beau-frère, Komak. Un vieil homme édenté qui vivait des faveurs de sa famille. Komak était un grand gourmand, incapable de résister à la délicieuse graisse des lampes, et c'est lui qui vida ses seins après chaque tétée. Lorsqu'il l'eut ainsi vidée de son lait pendant quelques jours, la fièvre et la fatigue la quittèrent et, par reconnaissance, elle laissa le vieil homme continuer à téter. Il continua pendant les deux années que vécut l'enfant, jusqu'à ce qu'elle sente qu'elle n'avait plus rien à donner.
Extrait du court roman, ce qui n'en fait pas un petit, Le jour avant le lendemain, de Jorn Riel, 1975.
lundi 8 octobre 2007
Une histoire d'amour et de ténèbres
Depuis lors, je me sens bien en compagnie des femmes. Comme grand-père Alexandre. Et même si, au cours des années, j'ai appris deux ou trois choses et me suis mordu les doigts, je crois toujours -comme ce soir-là, dans la chambre d'Orna- que les femmes détiennent les clés du plaisir. Je trouve l'expression "accorder ses faveurs" plus juste et pertinente que n'importe quelle autre. Les faveurs des femmes suscitent en moi, outre le désir et l'émerveillement, une gratitude enfantine et l'envie de m'incliner: je ne suis pas digne de ces merveilles, je serais reconnaissant pour une seule goutte de rosée, alors que dire de tout l'océan... Et je me sens comme un mendiant à la porte: la femme est tellement plus grande que moi, car c'est elle qui décide de donner ou non.
Et j'éprouve peut-être aussi une certaine jalousie pour la sexualité féminine, tellement plus riche, délicate et subtile, comme le violon comparé au tambour. Et il y a sans doute là un lointain écho des premiers jours de ma vie: un sein contre un couteau. Dès ma venue au monde, une femme m'attendait, à qui j'avais causé de grandes souffrances et qui, en retour, m'avait offert son amour et donné le sein. Le genre masculin, en revanche, me guettait à l'entrée, le couteau du circonciseur à la main.
Extrait plein d'amour de la grande oeuvre d'Amos Oz, Une histoire d'amour et de ténébres, 2002.
dimanche 30 septembre 2007
American Born Chinese, Histoire d'un Chinois d'Amérique
vendredi 21 septembre 2007
La forêt des renards pendus
A l'origine, la famille de Cristine était allemande. Dans le Berlin de l'époque de Hindenburg, on logeait souvent des familles nombreuses pauvres dans les maisons de pierre neuves, car elles étaient encore humides après le passage des plâtriers et donc malsaines pour la bonne bourgeoisie. La famille de Cristine avait essuyé les plâtres de dizaines de logements, six mois ou un an dans chaque, fournissant sa chaleur humaine à de riches Allemands. Les miséreux y gagnaient en général, en plus d'un logement gratuit, la tuberculose, la coqueluche et des rhumatismes. Les parents de Cristine avaient sauvé leur peau en émigrant au Danemark. Les choses ne s'améliorèrent guère là-bas, la goutte les tourmentait sans pitié. La maisonnée était pauvre, et dès que les seins et les fesses de Cristine avaient atteint le volume voulu, elle était partie pour Copenhague comme serveuse dans une brasserie. Des hommes à la barbe mousseuse de bière lui avaient suggéré un moyen facile et agréable de gagner de l'argent. La pauvre et jolie Cristine s'était sans tarder laissé tenter par cette possibilité. Par pudeur, elle était partie pour Stockholm, où elle pouvait exercer son nouveau métier sans avoir à craindre que sa famille n'aprenne la chose. Cristine tenait à protéger ses chers vieux parents goutteux. Elle leur envoyait au Danemark mille marks par mois de pension alimentaire.
Pour conclure, Cristina versa quelques larmes. Cette histoire la rendait toujours terriblement triste, même si elle n'avait rien de véridique. Mais les hommes voulaient toujours connaître son passé, et cette version était sa préférée.
Extrait de mon roman préféré d'Arto Paasilinna, La forêt des renards pendus, 1983.
mercredi 19 septembre 2007
Clara et la pénombre
- Pourquoi souriez-vous?
- Excusez-moi, mais je n'arrive pas à concevoir pourquoi il est nécessaire de peindre une ouïe ou l'intérieur du nez...
- Cela dénote un manque d'expérience, dit Friedman. Je vais vous donner un exemple. Un extérieur nocturne, tout le corps peint en noir et des gouttes de rouge phosphorescent dans les tympans, les fosses nasales, l'envers des paupières et l'urètre afin de donner l'impression que le modèle brûle de l'intérieur.
C'était vrai, et elle fut contrariée d'avoir révélé son ignorance sur ce point.
- Vagin, urètre, rectum, canaux lacrymaux, rétines, bulbes pileux, glandes sudoripares, énuméra Friedman. N'importe quel endroit du corps d'une toile peut être peint. Les techniques modernes permettent également de percer l'intérieur des dents, de peindre les racines, puis, quand le tableau est remplacé, de remédier aux imperfections. Un corps peut se transformer en collage. Dans les art-shoks très violents, on peint parfois les veines et le sang pour que, lorsqu'ils sautent au cours d'une amputation, cela produis un bel effet. Et au cours des étapes finales d'un tableau taché, on peut peindre les viscères après, voire pendant l'extraction: le cerveau, le foie, les poumons, le coeur, les seins, les testicules, l'utérus et le foetus qu'il peut contenir. Vous le saviez?
- Oui, murmura Clara, réprimant un frisson. Mais je n'ai jamais rien fait de tel.
- Je sais, mais nous ignorons ce que l'artiste va faire avec vous. Nous devons être prêts à tout, nous attendre à tout, lui offrir tout. Je me fais comprendre?
- Oui.
Clara avait du mal à respirer. Elle gardait la bouche ouverte et ses joues décolorées par les dissolvants avaient rougi.
Extrait terrifiant du roman de presque science fiction Clara et la pénombre, de José Carlos Somoza (2001).
jeudi 9 août 2007
Les arabes dansent aussi
Je revois le jour où, pour la première fois, Naomie avait posé sa tête sur mon épaule, avant qu'elle ne m'avoue son amour, avant que nous sortions ensemble. Un souvenir fugace et indicible.
Une semaine avant mon hospitalisation, j'avais posé ma tête sur sa poitrine; elle m'avait caressé les cheveux en disant: "Ecoute. Ne m'appelle plus. Tu comprends? Arrêtons là, sinon ma mère me mettra à la porte." Elle avait ajouté que sa mère préférait avoir une fille lesbienne plutôt qu'une fille qui sorte avec un Arabe.
Extrait du passionnant roman Les arabes dansent aussi, de Sayed Kashua, 2003.
mercredi 1 août 2007
La femme de hasard
"Fanny, dit-elle, rends-moi ma montre."
Fanny leva les yeux, feignant de ne pas comprendre.
"Quoi?
- Ma montre. Tu l'as volée. Rends-la moi, s'il te plaît.
- Je ne comprends pas.
- Tu es une voleuse. Ca fait déjà quelque temps que tu me voles mes affaires. Je suis au courant."
Fanny ne dis rien.
"Rends-moi ma montre."
Fanny produisit la montre de Maria, qu'elle avait dissimulée dans son soutien-gorge, entre ses seins. Elle se leva et s'avança vers Maria, qui recula contre l'évier. Fanny lui tendit la montre. Lorsque Maria la saisit, Fanny lui agrippa le poignet et serra très fort. Puis elle se pencha en avant et la mordit à l'épaule. Maria poussa un cri, et Fanny quitta la pièce sans mot dire.
Maria trouva ce comportement quelque peu surprenant, quoiqu'elle fût généralement pleine d'indulgence pour les faiblesses d'autrui, et à la suite de cet incident ses relations avec Fanny connurent un très léger froid.
Extrait d'un roman dont l'héroïne est une sorte de moi-même (la pimpance en moins), La femme de hasard, de Jonathan Coe, 1987.












