vendredi 27 novembre 2009
L'amant de la mort
La deuxième calèche, moins luxueuse que la première, mais aussi bien équipée, était conduite par une drôle de bonne femme. Des bras comme des jambons, la tête enveloppée d'un fichu bariolé d'où s'évadaient de grosses joues rougeaudes. Par-devant,sa blouse pouvait laisser croire qu'on n'y avait casé deux citrouilles: jamais Senka n'avait vu mamelles d'une telle opulence.
Un extrait bien imagé d'un Grand Détective 10/18, L'amant de la mort, de Boris Akounine.
vendredi 12 juin 2009
Les Onze
Le corsage de Suzanne s'emplit et la petite reine frileuse s'en apeura presque autant que sa mère; elles ne pensaient qu'à cette peur l'une et l'autre, mais pour s'en distraire elles s'occupaient à autre chose, aux passe-temps bénins concédés aux femmes de cette époque, tapisserie et poésie; et à ce qu'on dit elles ne sortaient guère, quelle que fût leur relative fortune à toutes les deux, c'est-à-dire celle du huguenot apostat, non pas qu'elles fussent avares ni d'aucune façon thésauriseuses, mais de l'or elles ne savaient que faire, avaient seulement placé tout cela en vignes et en bateaux à la mort du vieux et laissaient gérer, naviguer, fleurir, ayant entre elles un tout autre trésor, de don, d'amour partagé et heureux, mais étouffant comme le sont toujours les trésors, appelant de tout leur éclat la perte. Suzanne ne sortait guère, car elle était de porcelaine, sinon avec sa mère les beaux matins le long des levées, ou dans de pauvres sociétés orléanaises un peu ternes, un peu dévotes, un peu littéraires, avec des abbés sans panache et de doux anacréons de la province, mais avec aussi des amies rieuses comme elles le sont en tout lieu, laissant apparaître vraiment le lys et les roses avec des éclats de rire, partout au monde du moment qu'il y a deux jeunes filles ensemble.
Car je suis sûr qu'en dépit de ce que j'ai dit, la vie étriquée, les ternes sociétés, les abbés cacochymes à tabatière de buis, l'apeurement né de celui de sa mère et s'y conformant comme un jumeau à son jumeau,
, en dépit de cela je suis sûr qu'elle ne s'ennuyait aucunement, qu'elle était bonne et gaie, bonne parce que gaie, qu'elle aimait le petit perron, la petite fortune, la vie petite et pleine, et l'espoir pesant comme un ciel au printemps; car elle était une reine: c'est-à-dire quelqu'un à qui depuis sa naissance l'amour exclusif n'a jamais failli, et quand on a eu cela tout peut arriver, le ciel et l'espoir peuvent s'écrouler, on peut se perdre dans mille forêts, voir mille fois son coeur sorti de sa poitrine et foulé, la joie est toujours là, dessous, au moindre appel elle va bondir, elle reste là et attend, invincible, éclipsée seulement parfois, mais vivante, éternelle comme on disait quand ce mot avait un sens.
Cela, donc, pour ce qui dans le lys et les roses était du ressort de Bernardin de Saint-Pierre et Rousseau; pour le reste, ce qui appartenait à Sade, c'est-à-dire une sorte d'espoir aussi, de joie plus gonflée qu'un ciel, il y avait l'ombre du vieillard dont la mère ne parlait pas, mais sa poigne indubitable sous l'apparence d'un canal navigable, le sillon du désir satisfait entaillé dans la terre d'Orléans à Montargis.
Extrait de seins poussant se conformant aux us de son âge et de la société, de deux seins non pas onze, mais dans Les Onze, récit fictionnel, historique à la langue étonnante de Pierre Michon, (2009).
mardi 4 mars 2008
Aventures d'un gourmand vagabond
A l'échelle du temps géologique, tous les humains actuellement présents sur Terre seront morts dans quelques millisecondes. Quel tribut! C'est seulement par un usage diligent du sexe et, vous l'avez deviné, de la nourriture que nous survivons à cette hécatombe foudroyante, propulsant nos infimes "Je suis" à travers l'obscurité muette de vingt milliards d'années d'histoire cosmique. A chaque coup d'oeil lancé vers des formes rebondies, à chaque bouchée savoureuse, vous dites à une pierre d'aller se faire voir, vous affirmez à une montagne que vous êtes bien vivant, à une étoile que vous existez toujours.
Extrait d'un délicieux et poétique recueil d'articles associant toutes mes passions: la nourriture, la lecture, la politique, l'observation des oiseaux, (entre autres): Aventures d'un gourmand vagabond, du grand Jim Harrison.
vendredi 15 février 2008
Plexus
Retournant dans mon esprit ma conversation avec Sadie, songeant à la sombre tristesse qui régnait chez eux, je commençai à me dire que ma mère avait peut-être raison de se méfier des catholiques. Nous ne faisions pas de prières chez nous, pourtant tout tournait rond. Personne dans notre famille ne parlait jamais de Dieu. Pourtant Dieu n'avait jamais puni aucun de nous. J'arrivai à la conclusion que les catholiques étaient superstitieux de nature, exactement comme les sauvages. D'ignorants idolâtres. Gens circonspects, timides, qui n'avaient pas le cran de penser par eux-mêmes. Je décidai de ne plus jamais aller à la messe. Quelle prison que leur Eglise! Soudain -éclair fortuit- il me vint à l'esprit qu'elle ne serait peut-être pas si pauvre, la famille de Sadie, si on n'y pensait pas tant à Dieu. Tout allait à l'Eglise, c'est-à-dire aux prêtres, qui étaient toujours à quémander de l'argent. Je n'avais jamais aimé la vue d'un prêtre. Trop onctueux et patelins pour mon goût. Non, le diable les emporte! Et au diable leurs cierges, leurs rosaires, leurs crucifix- et leur Vierge Marie!
Extrait sans nichon, certes, mais d'actualité (nous sommes tous le sauvage de quelqu'un, à méditer), de Plexus, deuxième partie de La crucifixion en rose, l'autobiographie merveilleuse d'Henry Miller (1952).
lundi 4 février 2008
De mal en pis
Extrait de la bande-dessinée De mal en pis, d'Alex Robinson, 2001, qui a nourri un débat houleux au sein de mon couple (seul point d'accord: cette bédé est globalement naze).
mardi 27 novembre 2007
La route de Los Angeles
Le lendemain, je suis arrivé de bonne heure: à neuf heures pile. Catherine d'Aragon, une femme merveilleuse, la Reine d'Angleterre, la compagne de lit d'Henry VIII-cela, je le savais déjà. Sans nul doute, Miss Hopkins avait découvert dans ce livre la vie intime de Catherine et d'Henry. Ces passages traitant de l'amour- ont-ils ravi Miss Hopkins? Son dos a-t-il frissonné? A-t-elle respiré plus fort, sa poitrine s'est-elle gonflée, une mystérieuse démangeaison a-t-elle agacé ses doigts? Bien sûr que oui, et qui sait? Elle a peut-être même hurlé de joie et senti un étrange bouleversement au tréfonds de son être, l'appel de la féminité. Oui, aucun doute là-dessus. Quelle merveille, quelle beauté à méditer longuement. J'ai donc tendu le bras vers le livre, puis je l'ai pris à deux mains. Voilà! Dire qu'hier seulement elle l'avait tenu entre ses doigts chauds, et qu'aujourd'hui il était mien. Merveilleux. Un acte du destin. Un miracle de succession. Quand nous serons mariés, j'en parlerai à Miss Hopkins. Nous serons allongés nus au lit, j'embrasserai ses lèvres, j'aurai un léger rire de triomphe et je lui dirai que j'ai vraiment commencé de l'aimer le jour où je l'ai vue lire certain livre. Et je rirai encore, mes dents blanches scintilleront, mes yeux noirs romantiques jetteront des éclairs, et je lui avouerai enfin la vérité de mon éternel et brûlant amour. Alors elle se serrera contre moi, ses beaux seins plantureux et blancs toucheront mon buste, et les larmes ruisselleront sur son visage tandis que je l'emporterai sur d'interminables vagues d'extase.
Quelle journée!
Extrait du premier opus secret de ce cinglé d'Arthuro Bandini, La Route de Los Angeles, de John Fante (prononcez "fane'té"), 1933. Quel homme!
mardi 16 octobre 2007
Le jour avant le lendemain
Oui, elle était vraiment une vieille femme gâtée. Elle avait eu des enfants et une longue vie sans maladie. Parfois elle avait éprouvé de la fatigue, bien sûr, mais jamais elle n'avait été possédée par le mal. Une seule fois, elle avait senti que son âme était en train de quitter son corps. Cela était arrivé quand elle avait donné naissance à son second enfant. Un petit être malingre qui refusait de téter l'abondance de ses seins. Comme l'enfant n'arrivait pas à les vider, elle avait ressenti de la fièvre et une grande faiblesse et avait dû rester sur la couche, incapable de travailler.
Alors Attungak était allé chercher le cousin de son beau-frère, Komak. Un vieil homme édenté qui vivait des faveurs de sa famille. Komak était un grand gourmand, incapable de résister à la délicieuse graisse des lampes, et c'est lui qui vida ses seins après chaque tétée. Lorsqu'il l'eut ainsi vidée de son lait pendant quelques jours, la fièvre et la fatigue la quittèrent et, par reconnaissance, elle laissa le vieil homme continuer à téter. Il continua pendant les deux années que vécut l'enfant, jusqu'à ce qu'elle sente qu'elle n'avait plus rien à donner.
Extrait du court roman, ce qui n'en fait pas un petit, Le jour avant le lendemain, de Jorn Riel, 1975.
lundi 8 octobre 2007
Une histoire d'amour et de ténèbres
Depuis lors, je me sens bien en compagnie des femmes. Comme grand-père Alexandre. Et même si, au cours des années, j'ai appris deux ou trois choses et me suis mordu les doigts, je crois toujours -comme ce soir-là, dans la chambre d'Orna- que les femmes détiennent les clés du plaisir. Je trouve l'expression "accorder ses faveurs" plus juste et pertinente que n'importe quelle autre. Les faveurs des femmes suscitent en moi, outre le désir et l'émerveillement, une gratitude enfantine et l'envie de m'incliner: je ne suis pas digne de ces merveilles, je serais reconnaissant pour une seule goutte de rosée, alors que dire de tout l'océan... Et je me sens comme un mendiant à la porte: la femme est tellement plus grande que moi, car c'est elle qui décide de donner ou non.
Et j'éprouve peut-être aussi une certaine jalousie pour la sexualité féminine, tellement plus riche, délicate et subtile, comme le violon comparé au tambour. Et il y a sans doute là un lointain écho des premiers jours de ma vie: un sein contre un couteau. Dès ma venue au monde, une femme m'attendait, à qui j'avais causé de grandes souffrances et qui, en retour, m'avait offert son amour et donné le sein. Le genre masculin, en revanche, me guettait à l'entrée, le couteau du circonciseur à la main.
Extrait plein d'amour de la grande oeuvre d'Amos Oz, Une histoire d'amour et de ténébres, 2002.
dimanche 30 septembre 2007
American Born Chinese, Histoire d'un Chinois d'Amérique
vendredi 21 septembre 2007
La forêt des renards pendus
A l'origine, la famille de Cristine était allemande. Dans le Berlin de l'époque de Hindenburg, on logeait souvent des familles nombreuses pauvres dans les maisons de pierre neuves, car elles étaient encore humides après le passage des plâtriers et donc malsaines pour la bonne bourgeoisie. La famille de Cristine avait essuyé les plâtres de dizaines de logements, six mois ou un an dans chaque, fournissant sa chaleur humaine à de riches Allemands. Les miséreux y gagnaient en général, en plus d'un logement gratuit, la tuberculose, la coqueluche et des rhumatismes. Les parents de Cristine avaient sauvé leur peau en émigrant au Danemark. Les choses ne s'améliorèrent guère là-bas, la goutte les tourmentait sans pitié. La maisonnée était pauvre, et dès que les seins et les fesses de Cristine avaient atteint le volume voulu, elle était partie pour Copenhague comme serveuse dans une brasserie. Des hommes à la barbe mousseuse de bière lui avaient suggéré un moyen facile et agréable de gagner de l'argent. La pauvre et jolie Cristine s'était sans tarder laissé tenter par cette possibilité. Par pudeur, elle était partie pour Stockholm, où elle pouvait exercer son nouveau métier sans avoir à craindre que sa famille n'aprenne la chose. Cristine tenait à protéger ses chers vieux parents goutteux. Elle leur envoyait au Danemark mille marks par mois de pension alimentaire.
Pour conclure, Cristina versa quelques larmes. Cette histoire la rendait toujours terriblement triste, même si elle n'avait rien de véridique. Mais les hommes voulaient toujours connaître son passé, et cette version était sa préférée.
Extrait de mon roman préféré d'Arto Paasilinna, La forêt des renards pendus, 1983.









